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Quand l’argent volé revient dans les caisses de l’Etat…

Posté par: Cheikh Tidiane DIEYE| Mercredi 13 février, 2013 12:01  | Consulté 2966 fois  |  10 Réactions  |   

J’ai déjà dit à de nombreuses occasions que la traque des biens mal acquis n’est pas l’expression de la volonté individuelle intrinsèque de ceux qui sont au pouvoir. C’est avant tout une demande impérieuse du peuple sénégalais à laquelle le pouvoir est tenu de répondre. Connaissant la culture des acteurs politiques sénégalais, on peut bien penser que si tout était pour le mieux dans le « meilleur des mondes politiques possibles », ce serait encore le « business as usual » pour ainsi dire. Certains d’entre-eux seraient déjà en train de chercher les derniers lopins de terre de Dakar à s’offrir. Corrompus et corrupteurs seraient en train de s’en donner à cœur joie. Je sais qu’il y a encore beaucoup de marchés de gré à gré que rien ne justifie. Sachant que ces marchés sont des niches insondables de pratiques corruptogènes, on peut légitimement en déduire qu’il y a encore des « choses » qui se passent dans les interstices des structures bureaucratiques et qui méritent une attention soutenue.

Mais reconnaissons tout de même que quelque chose est peut-être en train de changer. Même s’il est raisonnable de dire que la grande corruption et le vol de l’argent public sont loin d’avoir disparu de notre espace, il faut bien reconnaitre qu’ils n’ont plus cette  traumatisante banalité qui nous choquait tant. Nous avons vécu ces dernières années le despotisme à l’état pur. On ne se contentait pas de cueillir les fruits de l’arbre. On le coupait au pied. Et c’est pour cela que nous avons mis fin au règne des prédateurs et exigé de leurs remplaçants qu’ils les traduisent devant les juridictions, retrouvent nos biens et nous les rendent.

L’argent volé aux Sénégalais revient peu à peu dans les caisses qu’il n’aurait jamais dû quitter. Ce sont ces bonnes et rafraichissantes nouvelles que je voudrais partager avec vous. Il y a quelques semaines, un Monsieur inconnu de nombreux de nos compatriotes s’est révélé à nous d’une bien singulière manière. Contraint de donner une caution pour ne pas aller en prison, il a déposé 8 milliards de FCFA. Rien que ça. Tel est le prix de sa liberté toute provisoire. Même si je suis choqué de voir qu’on peut voler l’argent public, en jouir comme on l’entend et finalement s’acheter sa liberté avec, l’efficacité de la stratégie de l’administration judiciaire pourrait largement  m’apaiser.

Il y a quelques jours, la presse a encore annoncé qu’une ancienne directrice d’un Fonds national aurait mobilisé pas moins de 2 milliards 700 millions pour gagner sa liberté. Il y en a eu d’autres avant eux. Il y en aura d’autres encore, car ils ont été si nombreux à participer au pillage systématique des maigres ressources de notre pays.  Ceux qui sont attrapés sont peut-être des lampistes. Nous attendons encore le gros poisson qui, je l’espère, sera bientôt à quai sitôt que la CREI entrera en action. .

Il ne faut donc pas s’arrêter en si bon chemin car la stratégie semble porter ses fruits. Ceux qui ont été si indélicats avec les ressources publiques semblent être traumatisés par l’idée d’aller en prison, non pas seulement à cause des dures conditions de détention, mais bien parce que le séjour carcéral, pour vol, a encore quelque chose de culturellement, socialement et moralement dégradant. La prison suscite la honte et le déshonneur pour les familles. Il faut donc jouer cette carte à fond.

Ceux qui sont soupçonnés d’avoir détourné l’argent public tentent de se faire passer pour des victimes d’une cabale politique. Il n’en est rien. Ils oublient que leurs largesses et leur générosité toute sélective étaient strictement limitées à leurs cercles familiaux et communautaires, à l’exclusion notable de ceux qu’ils étaient sensés servir. L’argent qu’on vole à l’Etat est l’argent de nos écoles et nos hôpitaux. Dans un pays aussi pauvre que le nôtre, voler des milliards est tout simplement criminel et mérite une sanction exemplaire.

Lorsqu’on analyse les rapports entre la société et l’Etat, on observe deux registres qui bordent et déterminent en partie les comportements de nombreux sénégalais. Le premier registre tire ses valeurs, normes et modes de fonctionnement de ce qu’on appelle la « microsociété ». La microsociété est composée des réseaux sociaux horizontaux qui traversent les structures familiales, religieuses, confrériques, politiques et professionnels, etc.. Ceux qui ont détourné l’argent public en ont redistribué une partie dans leur microsociété. Ayant toujours eu la reconnaissance de leurs groupes, ils n’ont jamais été perméable au jugement des autres et n’ont jamais accordé la moindre valeur à ce qu’on pouvait penser d’eux.

Mais les choses changent. A mesure que la citoyenneté se développe et tire avec elle le sentiment national, on reconnait de plus en plus l’existence d’un bien public dont personne ne saurait jouir à titre privatif, impunément. On échappera désormais difficilement au jugement de la « macrosociété ». Celle-ci est la réalité immatérielle qui donne corps à l’idée qu’on se fait de la nation, du service public, du bien public, des ressources publiques (alalou rewmi), et de l’Etat.

Qu’on ne s’y trompe pas. La plupart des valeurs qui avaient une fonction régulatrice sur le comportement de l’individu comme le « Jom » et le « Ngor » existent encore chez de nombreux sénégalais. Comme le disent les Wolofs, « ñiy baax ñu ngi baax ba tey ».  C’est au nom de ces valeurs que ceux qui sont publiquement reconnus coupables de détournement de deniers publics sont vus comme de  vulgaires voleurs  (Sacc). On entend d’ailleurs souvent des complaintes du genre « nit ñi sacc nañu alalou rewmi yep.» 

C’est bien le début de la fin de l’impunité. Le Président de la République a déjà averti qu’il ne protègera aucun membre de son parti, fut-il un proche. Il faut le prendre au mot et veiller au grain. Un autre parti ayant des ministres au gouvernement a aussi annoncé publiquement qu’il ne sera pas solidaire de ses Ministres s’ils sont mêlés à des pratiques illégales, notamment des marchés de gré à gré non conformes aux règles en vigueur. C’est une très sage décision.

J’ai lu quelque part qu’un sondage aurait montré que le Ministre de la Justice serait le Ministre le plus impopulaire du gouvernement. Si c’est à cause de son action sur les biens mal acquis, alors ainsi soit-il ! Elle a le soutien de tous les patriotes. Que la justice aille plus loin et plus vite. Quelques milliards de plus ne nous feront aucun mal ; nous avons tant d’ambulances à acheter, tant de classes à construire, tant d’enfants à vacciner et, pourquoi pas, encore d’autres prisons à construire. Mais vous serez aussi d’accord avec moi quand je dis, comme me le rappelle une bonne amie toujours très clairvoyante, que tout cet argent pourrait aussi donner du travail à nos jeunes ; ce qui, peut-être, nous éviterait de construire plus de prisons.

 

 L'auteur  Cheikh Tidiane DIEYE
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CUTTING DE HUGO DE SENGHER En Février, 2013 (14:46 PM) 0 FansN°:1
Bonne nouvelle et belle analyse.Il faut qu'ils remboursent jusqu'au dernier centime et que surtout que de tels crimes ne se reproduisent plus au Sénégal.
Lui En Février, 2013 (16:24 PM) 0 FansN°:2
il faut aller jusqu'au bout bout et récupérer nos sous sinon Maky sera coupable de faiblesse et de trahison
Lykha En Février, 2013 (17:02 PM) 0 FansN°:3
je suis tres content de savoir que dans ce pays , il y'a encore des intellectuels capables de nous faire des analyses objectives. je reconnais plus mon pays. le regime de wade nous a decu les senegalais sur le plan de la bonne gouvernance. je ne peux pas comprendre au nom de qoi ces minitres se permettent de s'enrichir dans le dos des braves senagalais( nos maman qui tot le matin vendent leur poisson, les habitants de la banlieux qui vivent dans les innondations, les marchants ambulants qui peine a etre casés dans des sites, les village qui manquent d'eau, des coins du senegal qui manquent une ambulance pour transporter les femmes pour acoucher. ces gens me font honte. la justice doit faire son travail et les punir. meme s'ils payent on doit leur imposer des sanctions pour donner le bon exemple
Keur samba kane En Février, 2013 (17:35 PM) 0 FansN°:4
Diadieuf mon amiet frère cheikh bonne continuation
Tu es une fierté de keur samba Kane
Pazambie En Février, 2013 (11:56 AM) 0 FansN°:5
diadieuf way tres pertinentet tres equilibre la stricte verite scientifique je tavais suivi sur la 2stv et cest le meme constat
Jules Aidara En Février, 2013 (12:41 PM) 0 FansN°:6
Tres pertinent Grand Cheikh, ils doivent rembourser l'argent du peuple et payer pour leur faute de gestion. Il faut aussi qu'a partir de maintenant que nos dirigeant apprennent a rendre compte de leur gestion des affaires publiques. Bonne continuation
Citoyen En Février, 2013 (17:18 PM) 0 FansN°:7
Félicitations mon cher pour cet excellent article. Les idées sont claires, pertinentes et le style limpide. C'est réconfortant de constater qu'il y a de plus en plus de nouveaux "contributeurs" qui élèvent le débat.

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Cheikh Tidiane DIEYE
Blog crée le 03/01/2013 Visité 117264 fois 10 Articles 1221 Commentaires 5 Abonnés

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