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Réflexions sur la Redevabilité: Echanges avec ceux qui gèrent ou qui aspirent à gérer les ressources publiques.

Posté par: Cheikh Tidiane DIEYE| Jeudi 10 janvier, 2013 23:43  | Consulté 4291 fois  |  18 Réactions  |   

Les préoccupations récurrentes exprimées par les citoyens sur l’inefficacité des politiques économiques des gouvernements et sur le clientélisme et la corruption systémique, qui expliquent en partie cette inefficacité, ont été pour beaucoup dans cette attention soudaine consacrée à la problématique de la redevabilité.

La notion de redevabilité n’est pas facile à définir. Si le monde anglo-saxon a le bonheur de désigner la réalité à laquelle elle renvoie par le seul terme « accountability », la littérature francophone semble avoir moins de ressources pour établir une telle clarté. Le concept de redevabilité est tantôt assimilé à la « responsabilité », tantôt à la « reddition de compte » sans qu’il ne se réduise à l’un ou l’autre ou même aux deux à la fois.

La responsabilité est définie comme étant l’engagement d’un acteur vis-à-vis d’un autre acteur à agir dans un certain sens et pour une finalité déterminée. On voit bien qu’elle ne recouvre pas tout ce que l’on semble vouloir dire en parlant de redevabilité. Cette dernière requiert en effet une exigence supplémentaire : donner la preuve que la responsabilité exercée a été correctement assumée et que des résultats ont été obtenus conformément à un engagement initial[1]. Sous ce rapport, la redevabilité peut donc être définie comme étant « l’obligation de rendre compte de l’exercice d’une responsabilité ».

 Elle est aussi quelques fois assimilée à la reddition de comptes, elle-même servant à traduire le terme anglais « accountability ». Mais lorsqu’on considère l’étendue du territoire politique, économique et même juridique que couvre la gouvernance, on ressent une certaine insatisfaction dans la traduction de redevabilité par une simple reddition de comptes. La reddition de comptes opère sur une échelle plus réduite et renvoie à une redevabilité limitée consistant à rendre compte d’une gestion,  technique ou financière le plus souvent, ou d’un projet limité dans l’espace et dans le temps. La redevabilité recouvre donc la reddition de comptes mais va au-delà. Elle englobe une réalité politique plus large et touche aux modalités qui peuvent encadrer un système de gouvernance plus ou moins ouvert et démocratique à l’intérieur duquel des acteurs interagissent sur la base d’un consensus relativement stable.  

 C’est d’ailleurs parce qu’elle est une réalité qui se situe au cœur des systèmes de gouvernance  que la redevabilité ne peut ni être décrétée ni transposée d’un contexte sociopolitique à un autre. C’est le produit des interactions dynamiques entre acteurs. Dans un système de gouvernance dans lequel les citoyens n’ont ni les moyens d’accéder à l’information, ni la possibilité de l’apprécier ni encore le pouvoir de sanctionner, si les responsabilités n’ont pas été assumées, il est peu probable qu’ils émettent une demande de redevabilité en direction de leurs dirigeants.

 La redevabilité permet de renforcer la légitimité des politiques publiques en facilitant la participation des citoyens à l’élaboration à ces politiques et un contrôle à la fois sur les démarches, les actions et les résultats. Elle ne peut être un exercice ponctuel de communication du gouvernement qui viserait à discréditer des adversaires. C’est un élément fondamental d’un pacte de gouvernance qui, s’il est vertueux et démocratique, s’appuie sur des canaux de communication normés à travers lesquels les dirigeants rendent compte régulièrement de leurs actes, sans possibilité de sélectionner ce qui est « bon » et cacher ce qui ne l’est pas. Car « Une relation de redevabilité implique une perte de pouvoir sur le contenu de l’information que l’on divulgue »[2]

 Même si la problématique de la redevabilité est au devant de la scène depuis de nombreuses années, et qu’elle a été largement documentée, en particulier dans les assises nationales, les conditions ne semblaient pas encore être réunies pour qu’elle soit traduite en acte dans la gouvernance quotidienne. Et nous n’aurions peut-être jamais pu l’appliquer s’il n’y a avait pas eu une alternance à la tête de l’Etat.   

 Nous pouvons avoir de nombreuses et légitimes raisons de nous réjouir d’avoir réalisé l’alternance. Je crois pour ma part que le fait que ce changement nous ai permis d’imposer cette obligation de redevabilité à tous ceux qui ont géré des ressources publiques est parmi les principaux acquis dont il convient de se réjouir.  

Je n’ai jamais douté de notre capacité à bâtir progressivement une vraie République des Citoyens. Ce jeudi après midi, alors que j’écoutais les débats à l’Assemblée Nationale, suivis du vote de la résolution levant l’immunité parlementaire de trois députés pour qu’ils aillent rendre compte de leur gestion devant la justice, sans que cette dernière ne préjuge, je l’espère, de leur innocence ou de leur culpabilité, je me suis senti envahi par une très forte émotion. J’ai repensé à cette matinée du 23 juin 2011 où d’importants segments du peuple sénégalais s’étaient donnés rendez-vous devant l’Assemblée nationale pour crier leur soif de justice, de dignité et de respect. Je me suis souvenu des longues journées de combat dans les rues de Dakar, avec pour seules armes notre foi dans la République, suivies des nuits entières de réflexions quelque part dans les quartiers. Je me suis alors dit que notre combat n’a pas été vain.

 Ce qui s’est passé à l’Assemblée Nationale est la preuve que la République des citoyens est en marche. Irréversible, jusqu’à preuve du contraire. Le déploiement actuel de la justice contre les présumés coupables d’abus de biens sociaux ne doit être compris autrement que comme une exigence de redevabilité formulée par l’ensemble du peuple sénégalais. C’est une œuvre qui dépasse à la fois ceux qui poursuivent et ceux qui sont poursuivis. Ces derniers doivent se soumettre dignement et stoïquement à cet exercice incontournable. Et ceux qui sont aux affaires doivent se préparer aussi au même examen à la fin de leur mission. Car telle est la respiration normale d’une démocratie moderne. Et nous ne voulons rien de moins.


[1] AFD, « Le défi de la redevabilité des agences de développement dans leur pays et face à leurs pairs », 2010

[2] Naudet, cité dans AFD, op.cit., p.7.

 L'auteur  Cheikh Tidiane DIEYE
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Commentaires: (18)  Certains commentaires sont en cours de validation...
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Anonyme En Janvier, 2013 (09:52 AM) 0 FansN°:1
S'il vous plait arrêtez de donner des leçons ! On connait le pays et vous connait !
Df En Janvier, 2013 (11:45 AM)0 FansN°: 596182
Sa waay qui se cache derrière anonyme. Votre petite phrase démontre l'état d'esprit orgueilleux et quelque peu mal sain d'un type de sénégalais avec lequel il faut absolument finir.
Vivre c'est apprendre sama waay.
Cheikh a posé un débat intéressant auquel personne ne peu échapper. Ni les mères et pères ( surtout nous les pères)vis-à-vis de leur famille, ni les marabouts vis-à-vis de leurs talibés, ni les investisseurs vis-à-vis des environnements (humains et physiques) dans lesquels ils exercent leurs activités, ni les ONG et autres organisations de développement vis-à-vis des populations pour lesquelles elles se targuent de venir en aide.
Sa waay! Soyons humble dans la connaissance, mais aussi dans l'ignorance.
Moi je veux bien lire des articles qui mettent le doigt sur un aspect souvent négligés de la marche de nos sociétés. Que je sois du même avis que l'auteur ou pas.
Continue Setijaan, c'est ton rôle de citoyen et t'en fais pas que certains s'en offusqueront toujours. C'est l'esprit belliqueux et Ceedo de certains de mes compatriotes y compris moi-même.
Pour finir, je dirais qu'en entamant ce projet de partage d'idées et de réflexions, tu deviens redevable vis-à-vis de tous ceux qui te lisent, même ceux-là qui n'aiment pas ou ne sont pas de ton avis. Alors tu n'as plus le droit d'arrêter. Tu es dans l'espace public.

Wa Salaam
Racine En Janvier, 2013 (11:02 AM) 0 FansN°:2
Je suis désolé Mr ou Mme ANONYME, mais nulle part dans le texte il n'est question de donner des leçons à qui que ce soit. Plutôt il s'agît ici d'une invite faite aux sénégalais d'exiger de ceux qui les gouvernent de RENDRE COMPTE comme c'est présentement le cas avec la procédure enclenchée par rapport à la gestion des tenants du régime sortant. C'est important car tous les pays ambitieux ont aujourd'hui érigé cette nécessité de rendre compte en principe et plus je dirais en norme de gouvernance. Notre pays n'a pas le droit de faire exception par rapport à cette tendance et je suis désolé encore Mr ou Mme ANONYME le peuple veille et je pense que le régime actuel en est conscient sur l'impérieuse nécessité que cette procédure de traque aux biens mal acquis aille jusqu'au bout.
CEO En Janvier, 2013 (14:06 PM) 0 FansN°:3
Le monde anglo saxon est bien connu pour promouvoir la notion de "accountability" et nous disons toujours la dessus " with territory comes responsability. le monde francophone europeen n'as pas tendance a le souligner souvent comme le font les anglo saxons mais le concept est bien ancre dans la gestion des affaires de quelque nature que ce soit. Du moment qu'on gere une structure, soit elle personnelle, publique ou privee, vous vous devez de repondre a toute eventualite positive ou negative et de fait devez toujours etre en mesure d'expliquer toute decision ou action entreprise pendant sa gestion. Pour que cet "accountability " puisse trouver son sens legitime, il faut toujours avoir des sanctions en place, pour quiconque qui ne serait pas en mesure de donner des explications correctes au sujet d'eventuelles questions posees pendant ou apres la gestion d'une structure donnee. C'est ce qui manque au Senegal. Le cas des biens mal acquis est une exemple edifiant , car toutes les personnes qui sont auditionnees devraient etre vues comme coupables jusqu'a ce qu'elles puissent demontrer clairement la source de leurs richesses. Le cas echeant, ils sont alors relaxes. Pour etre au service du peuple ou meme libre, il faut etre au dessus de soupson et du moment ou on se pose des questions sur l'integrite et l'honnetete de l'individu, il ya un probleme......
Serigne_Bass En Janvier, 2013 (19:51 PM) 0 FansN°:4
Bonjour Cheikh Tidiane. La traduction de "accountability" par redevabilité ne me semble pas satisfaisante. SVP dites responsabilité tout simplement ou reprenez l'anglicisme. My two cents.
M. Diallo En Janvier, 2013 (23:08 PM) 0 FansN°:5
Très pertinent et engagé comme d'hab !
Il faut que le peuple reste et demeure le garde fou de sa victoire car les opportunistes , adeptes des faux- semblants, ceux- là même dont tu disais n'aspirent à faire de la politique qu'à des fins matérielles et personnelles , rodent tels des prédateurs autour de ce nouveau pouvoir.A bon entendeur...
Ndeene En Janvier, 2013 (04:25 AM) 0 FansN°:6
C'est vrai la notion d'ccountability est mal connue de la litterature francophone. Tout ce qu'on a ce sont des traduction: redition de comptes, responsabilite ... mais ca ne traduit pas le sens total du terme. Et il y'a beaucoup de mots comme ca alors que les francais se vantent partout que leur langue est la plus riche au monde(et que Paris ....)
Eh bien, on ne peut pas mesurer ce qu'on ne connait pas. et du fait de cette ignorance, quand ils sont nommes, leur objectif c'est de rester le plus longtemps au poste. les objectifs du service ils s'en foutent. rien a voir avec l'approche de gestion orientee vers les resultats. Comment peut on mesurer ainsi les progres accomplis. C'est dommage. Le ministere de la bonne gouvernance devrait plutot etre le Ministere de la Redevabilite: aux States, ils ont le GAO et d'autres leviers pour demettre un branleur qui se la coule douce alors qu'ils touchent des deniers publics.
Ndeene En Janvier, 2013 (04:26 AM) 0 FansN°:7
C'est vrai la notion d'ccountability est mal connue de la litterature francophone. Tout ce qu'on a ce sont des traduction: redition de comptes, responsabilite ... mais ca ne traduit pas le sens total du terme. Et il y'a beaucoup de mots comme ca alors que les francais se vantent partout que leur langue est la plus riche au monde(et que Paris ....)
Eh bien, on ne peut pas mesurer ce qu'on ne connait pas. et du fait de cette ignorance, quand ils sont nommes, leur objectif c'est de rester le plus longtemps au poste. les objectifs du service ils s'en foutent. rien a voir avec l'approche de gestion orientee vers les resultats. Comment peut on mesurer ainsi les progres accomplis. C'est dommage. Le ministere de la bonne gouvernance devrait plutot etre le Ministere de la Redevabilite: aux States, ils ont le GAO et d'autres leviers pour demettre un branleur qui se la coule douce alors qu'ils touchent des deniers publics.

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Cheikh Tidiane DIEYE
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